Jeux et approche spirituelle

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Jeux et approche spirituelle

Message par Hirloe le Sam 23 Fév 2013 - 20:44

Pour les amateurs, une approche spiritualiste du jeu d'échecs...

Jeu d'échecs, jeu de l'esprit
par Olivier Clerc

En lisant les résultats des parties du dernier championnat du monde d'échecs, je repensais à l'époque où j'étais membre d'un club d'échecs. Je passais des soirées et week-ends entiers le regard rivé sur l'échiquier concentré au point d'en oublier tout le reste, cherchant par tous les moyens comment mater l'adversaire. Je revois la petite pendule à deux cadrans et la marche impitoyable des aiguilles sur le mien, menaçant de laisser tomber le petit couperet rouge qui mettrait un terme abrupt à la partie, pour ne pas être parvenu assez tôt à un mat. Cette contrainte temporelle force les joueurs à éclaircir l'échiquier par des successions d'échanges de pièces équivalentes, pour en arriver rapidement à une finale, quitte à terminer la partie avec seulement le roi et une ou deux pièces.

À cette époque, les échecs étaient essentiellement pour moi, comme pour beaucoup de joueurs, un jeu intelligent et, par conséquent, un moyen d'affirmer et de développer ses facultés intellectuelles. C'est avec cet état d'esprit et cette façon de jouer que j'entamai, il y a une quinzaine d'années, une partie contre un ami très versé dans l'ésotérisme et la symbolique. Après une ouverture classique, je lui pris un cavalier dont la présence me dérangeait, le forçant à me prendre mon fou en échange. Quelques autres échanges du même style plus loin, mon ami leva les yeux de l'échiquier et me demanda calmement quel était mon but aux échecs. Un peu surpris, presque gêné, je répondis que c'était à la fois d'aiguiser mes facultés de réflexion et d'analyse, de passer un moment agréable et, bien entendu, ... de gagner, autant que possible !

-Bien entendu, dit-il, mais reconnais qu'il n'y a guère de beauté dans une victoire obtenue sans noblesse.

-Noblesse aux échecs ?... Voilà une idée intéressante. Qu'entends-tu par là ?

-Eh bien, tout d'abord, il n'est pas correct d'échanger des pièces maîtresses et de décimer ses forces et celles de l'adversaire sans que ce soit nécessaire et qu'il en résulte un avantage vraiment conséquent. C'est gaspiller du potentiel sans raison et manquer d'égard envers ses pièces et celles de l'autre, expliqua-t-il.

Je suivais avec intérêt et curiosité.

-Il me paraît plus intéressant et plus conforme à la nature des échecs, poursuivit-il, de jouer non seulement en vue de la victoire mais, en plus, en tenant compte de toute la symbolique et de l'esthétique stratégique du jeu.

-C'est là une conception du jeu qui diffère sensiblement de celle du milieu des échecs. D'où la tiens-tu ? demandai-je.

-Tout simplement du jeu lui-même, de l'observation de la façon remarquable dont il est conçu.

Pour joindre le discours à la pratique, la décision fut prise d'interrompre là, la partie entamée et d'en recommencer une d'après les préceptes que mon ami développait.

-La manière de jouer, reprit ce dernier en remettant les pièces sur les 64 cases, est tout d'abord déterminée par la façon dont on considère l'échiquier, les pièces, et les déplacements spécifiques de chacune d'elles. Chaque joueur se trouve dans la position du roi à la tête de son armée. À ce titre, il lui importe non seulement de gagner la bataille, mais autant que possible en conservant le plus grand nombre d'hommes, c'est-à-dire de pièces: Les siennes, bien entendu, mais aussi dans une certaine mesure celles de l'adversaire; pas de victimes inutiles. Cette manière de concevoir le jeu se caractérise donc d'entrée par un respect des pièces des deux couleurs.

Je retrouvais tout naturellement dans ses propos les qualités d'humanisme que j'appréciais par ailleurs chez cet ami, tout comme son érudition.

-On peut ensuite aller plus loin, développa-t-il, et considérer les 16 pièces comme la représentation des diverses composantes de notre être. Par exemple, le roi représente l'esprit, si tu veux, et la reine l'âme. Ce sont les principes qui dominent notre existence, notre nature spirituelle. Tous deux peuvent bouger dans toutes les directions. Le roi est cependant limité à une seule case à la fois. En effet, l'esprit est le principe vital qui dirige et ordonne l'activité de toutes les pièces, de tous les aspects de l'individu. C'est un principe éternel, il ne peut pas mourir: Quand il est mat, la partie s'achève. L'esprit se désincarne, en quelque sorte, mais ne meurt pas. Il domine le temps, mais pas l'espace. D'où la dimension limitée de ses déplacements. L'âme, par contre, est un principe lié à l'espace et l'infini, qui fait le pont entre l'esprit et la matière. À ce titre elle est très active, très mobile. Mais la reine, l'âme, peut être mangée et mourir. Elle n'est pas éternelle.

À mesure que j'écoutais mon ami, l'échiquier commençait à m'apparaître sous un jour nouveau, plus vivant, et plus conforme à des valeurs qui m'ont toujours été chères. Je m'étonnais de ne jamais avoir pensé à appliquer ce que je connaissais de la symbolique à ce jeu qui m'avait toujours passionné. Il faut toujours un effort pour porter un regard neuf sur des choses familières. Mon ami enchaîna:

-Toujours selon cette conception symbolique, les trois pièces suivantes -- le fou, le cavalier et la tour -- représentent l'intellect, le coeur et le corps physique, c'est-à-dire notre être incarné. C'est pour cela qu'il y en a deux de chaque, le monde matériel étant celui de la polarité: Bien/mal, existence/mort, etc., alors que le spirituel est un monde d'unité. Nos pensées, nos sentiments et nos actes peuvent être influencées consciemment ou inconsciemment, par la lumière ou par l'ombre.

-Le fou, poursuivit-il, se déplace en diagonale, il biaise, sur une seule couleur. C'est pour cela qu'il est plus efficace quand il est associé au fou complémentaire. À la cour le fou du roi était celui dont les propos étaient un mélange de vérités biaisées, énoncées sur le ton de l'ironie, de l'humour ou de l'apparente folie. L'intellect a aussi cette tendance à biaiser, à ruser, il ne reste pas de lui-même sur le droit chemin. Et il est plus efficace quand nous utilisons conjointement les facultés respectivement analytique et synthétique des deux hémisphères cérébraux.

-Ensuite, le cavalier (ou le cheval) représente le côté affectif: C'est le coeur, les sentiments. Son déplacement a d'ailleurs quelque chose d'irrationnel. Le coeur a ses raisons... C'est la seule de ces trois pièces à se mouvoir dans huit directions dont elle est le centre. Cette menace circulaire, par rapport à celle linéaire du fou, correspond bien au sentiment qui est un monde d'émanation alors que la pensée est une forme de radiation. La pensée, comme la lumière, s'arrête à la surface des choses, leur apparence, comme le fou peut être arrêté par une pièce sur sa diagonale. Mais le sentiment pénètre les choses, va en profondeur, comme le cheval qui peut sauter par-dessus les autres pièces et s'introduire au milieu des positions adverses. On ne peut pas limiter son rayon d'action.

Cette discussion me remémorait le discours extraordinaire de Krishna à Arjuna, dans le Mahâbhârata -- qui constitue la Baghavad Gîta -- juste avant la grande bataille finale qui oppose les parties rivales d'une même grande famille. Comme Arjuna, je voyais se transformer ma compréhension du combat. Je repensais aussi à cette parole du Roi Arthur: «Le pays et le roi sont un», c'est-à-dire le corps et l'esprit sont un, ce qui signifie aux échecs qu'on ne peut dissocier le roi des autres pièces et sacrifier inconsidérément ces dernières.

-Et logiquement, enchaînai-je, la tour représente le corps physique.

-Effectivement. La tour, édifice en pierre, est la pièce la plus éloignée du roi, l'esprit, et elle représente bien le corps: C'est d'ailleurs la pièce la plus longue à mettre en action, mais aussi la plus puissante des trois dans la matière, puisque c'est son monde. Elle quadrille (le 4 est le chiffre de la matière) l'échiquier de façon redoutable !

-Si le roi est l'esprit et la tour le corps, le roque prend à son tour une dimension symbolique très intéressante...

-Exactement ! Qu'est-ce que le roque ? Le roi avance exceptionnellement de deux cases dans la direction d'une tour, et celle-ci vient se placer contre lui, de l'autre côté. Symboliquement l'esprit s'enfonce dans la matière pour permettre au corps d'évoluer plus rapidement. Ce mouvement surprenant est une illustration remarquable du principe d'involution et d'évolution. C'est parce que le roi, l'esprit, accepte d'involuer, de se limiter, que le corps physique, la tour, peut évoluer, s'élever vers l'esprit et transcender ses propres limites.

-À ce propos, sais-tu qu'en tournoi les joueurs ont l'obligation de commencer le roque en bougeant le roi d'abord, sous peine d'être contraint de ne bouger que la tour, s'ils ont touché cette pièce en premier ? Cela illustre bien ce que tu dis, à savoir que l'involution précède l'évolution. Reste le pion, et ses 7 cases à franchir pour aller à dame...

-Le pion est lui aussi une expression de nous-mêmes, de la volonté qui nous pousse à aller de l'avant, à évoluer. C'est le soldat ordinaire, qui a peu de moyens. Il ne peut qu'aller tout droit, sans possibilité de recul: Sa marche est inéluctable. C'est seulement pour manger un adversaire qu'il emprunte occasionnellement une case en diagonale. Mais, malgré ses faibles possibilités, il porte en lui les germes de ce qu'il y a de plus haut. En effet, s'il persévère dans son avance jusqu'à la dernière rangée, il est promu au rang de reine. Comme tu l'as dit, il y a 7 cases à franchir pour atteindre cette promotion, que l'on peut mettre en parallèle avec les sept degrés dont on dit que se compose l'initiation qui conduit à la maîtrise intérieure. Un initié est son propre roi. Le fait que le pion ne devienne au mieux qu'une reine, et non un roi, indique qu'il reste assujetti à un principe supérieur, un principe divin unique, si tu veux.

Au fil de cet exposé, je prenais conscience que cette façon de considérer le jeu débouchait immanquablement sur une toute autre manière de jouer que celle que j'avais apprise. Étant donné la symbolique et la valeur de chaque pièce, il ne saurait être question de parties kamikaze ou d'échanges abusifs: Quel intérêt y a-t-il à gagner, si c'est pour régner seul, mutilé de ses propres forces ?

-Tu comprends mieux, maintenant, l'importance que j'accorde à la noblesse et à l'esthétique du jeu. Il est dommage de casser la subtile construction du jeu par des échanges peu justifiables et de briser gratuitement la tension qui s'accumule sur certaines positions ! Rappelle-toi cette citation du Cid: «À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.» On pourrait ajouter qu'une victoire sans noblesse est pire qu'une défaite. Dans le passé, celui qui gagnait sans noblesse était l'objet de honte et de mépris.

Dès la partie en cours, j'ai commencé à jouer aux échecs en regardant l'échiquier et les pièces sous cet angle symbolique. Non sans quelque peine, au début, je dois le dire ! On ne se débarrasse pas en une fois d'habitudes bien ancrées... surtout quand elles semblent efficaces ! Désormais chaque ancien coup, c'est-à-dire chaque coup concédé à l'efficacité sans âme, éveillait immédiatement un sentiment d'avilissement, de gêne: Je n'en étais pas fier. Mais surtout, cette nouvelle manière de jouer a contribué à rendre mes parties beaucoup plus complexes et passionnantes. Moins passionnelles, aussi, car la beauté du jeu compte désormais autant que son issue. Il nous arrive d'ailleurs de discuter longuement en cours de jeu de points théoriques ou symboliques, de stratégies possibles et de leurs conséquences, sans que cela nuise à la construction du jeu de chacun. Mon adversaire et moi apprenons à mieux nous connaître et à davantage nous respecter. À la tension de la partie s'ajoute la joie et une certaine fierté de la maintenir dans le cadre d'un code chevaleresque. Même perdue, une partie ainsi jouée laisse un excellent souvenir et de l'estime pour le gagnant.

Autres bénéfices secondaires: Cette manière d'approcher les échecs déteint ensuite sur les autres activités de celui qui s'y applique, du sport aux relations humaines, de la famille à ses activités professionnelles. On redécouvre un code de déontologie, des notions d'estime, de dignité, de respect et de fierté que notre époque semble avoir jeté aux oubliettes. Gageons que si les PDG de multinationales jouaient aux échecs de cette façon, ils en viendraient sans doute à considérer autrement les armées de salariés qu'ils sacrifient actuellement sans état d'âme à leur volonté de pouvoir et à leur soif de victoires économiques.

Source : http://pages.infinit.net/mbodry/nouvellepage2.htm
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Message par Joha le Dim 24 Fév 2013 - 23:15

Très intéressant.

Merci, Hirloe, pour le partage. sunny
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Re: Jeux et approche spirituelle

Message par Yukarie le Lun 25 Fév 2013 - 0:21

une belle vision de ce jeu !
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Re: Jeux et approche spirituelle

Message par Hirloe le Lun 25 Fév 2013 - 8:46

Ravie que ça vous ait intéressé sunny
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Re: Jeux et approche spirituelle

Message par Kôrëm le Lun 25 Fév 2013 - 9:25

Très intéressant !!! Etant moi-même adepte du jeu d'échec, cela me parle beaucoup Wink

Je rajouterai une anecdote personnelle là-dessus liant ce jeu et la spiritualité :

- Jusqu'en 1997 et ma première initiation spirituelle, je ne connaissais que le mental comme outil ... et je jouais aux échecs mentalement. Ainsi les niveaux étaient-ils assez stables et dépendaient de l'éducation du mental de la personne dans ce domaine ... de la qualité du "logiciel" rentré dans le cerveau. Et j'avais un ami qui avait un meilleur logiciel que le mien et il gagnait toujours scratch

- Après 1997 : j'ai acquis l'outil intuitif et je ne joue plus du tout de la même façon .. Dès que je sens que je ne maîtrise plus la situation, je lâche-prise et donne à "ma partie supérieure" (appelez la comme vous voulez) les rennes de la partie et j'arrête de réfléchir ... Depuis ce jour je réalise des coups incroyables pouvant redresser des parties quasi-perdues ou alors il arrive que l'autre se mette à faire des erreurs grossières confused ... Mon ami ne m'a jamais vaincu depuis ... Very Happy

Le hic, car il y en a un quand même sinon je serais champion du monde c'est que cette méthode est aléatoire ... Je ne peux pas forcer l'intervention de l'intuition ... elle accepte ou pas selon la situation. J'ai compris qu'avec cet ami elle venait toujours car il avait un ego fort et une grande fierté à gagner ... cela lui rabaissait un peu le caquet ... mais j'avais essayé sur internet des concours ... et là c'était trop aléatoire pour arriver à quelque chose de cohérent. Il reste toujours le plaisir de découvrir de super coups en même temps que l'on déplace la pièce ... je suis souvent encore plus étonné que mon adversaire Shocked
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Re: Jeux et approche spirituelle

Message par Hirloe le Lun 25 Fév 2013 - 11:20

Amusant cette manière d'utiliser l'intuition au travers des échecs. De mon côté je ne joue plus guère mais lorsque c'est le cas, j'avoue que je suis plus dans l'observation de ma logique mentale que dans l'esprit de compétition à proprement parlé. Et je trouve ça riche d'apprentissage... Comment la pensée s'organise autour de son objectif et de ses contraintes. Un support de méditation comme un autre. sunny
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